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Droites et Courbes

Droites et Courbes est un recueil de poésie électronique pour PC ou Mac disponible sur Internet. J'avais donc besoin d'un player de large audience, que chacun a déjà sur son ordinateur, de fichiers très légers facilement téléchargeables même sans connexion rapide. Ces conditions remplies, je me suis appuyé sur un seul des fondamentaux de la poésie électronique: des formes animées obtenues par génération algorithmiques. Chaque machine produira des formes légèrement ou profondément différentes, c'est ce qui est appelé le Transitoire Observable (TO).

Les lettres sont faites de lignes, épaisses ou fines, pleines ou déliées, courbes et droites, verticales, obliques et horizontales. Avec les lettres on écrit des mots, avec les mots des phrases. La droite et la courbe, qui ne signifient rien en elles-mêmes, sont les unités élémentaires de l'écriture (manuelle ou imprimée). L'expression la plus simple de la poésie écrite (imprimée) est l'assemblage de droites et/ou de courbes. Un A c'est droite-droite-droite, un B droite-droite-courbe-droite-courbedroite, E droite-droite-droite-droite. Seul le O est fait d'une courbe fermée d'un seul tenant, impossible à écrire parfaitement, sauf par Raphaël. Ce qui rappelle que l'écriture est du dessin, les enfants de la maternelle le savent bien. Droites et Courbes est de la poésie dessinée, seulement elle ne l'est pas par moi ni par quelqu'un d'autre, mais par la machine. Certains seront sans doute surpris de ne pas y trouver de texte. La poésie a débordé la langue en faisant de tous les signes son langage.

Dogma ou le Transitoire Observable

La poésie électronique abonde en performances. Les oeuvres pour la lecture intime sont rares. Nous avons d'une part des spectacles montrant un ou plusieurs écrans, un quidam au fond dans l'ombre qui a l'air de manipuler un ou des ordinateurs, des sons, mots ou bruits, canonnés par des tours noires, un public.

D'autre part, pas grand-chose. JP Balpe le faisait déjà remarquer en 2003 « comme si la création littéraire digitale était définitivement bloquée ». revue Action Poétique n°174. Par contre des blogs comme il en pleut, de l'imprimé sur écran à dévider avec la molette de la souris. Ma préférence va aux oeuvres qui utilisent la puissance de calcul de l'ordinateur. Il me semble que, dans le domaine de la lecture privée, la poésie sur ordinateur a toujours pour fonction / objectif / raison d'utiliser les spécificités de la machine. Il s'agit de faire calculer les circuits dits imprimés pour obtenir à l'écran des poèmes de diverses moutures. Chaque trait apparaissant sur l'écran est le produit du code.

C'est pourquoi j'ai appelé Dogma le dossier de travail, en référence au mouvement strict du cinéma danois. Pas de papier virtuel, ni de pellicule virtuelle. Le transitoire observable et lui seul. Que va faire la machine? D'une fois à l'autre, tout a changé depuis le lancement. Les lignes ne sont plus disposées de la même façon, leur nombre, leur taille ne sont plus les mêmes. Parfois, l'exécution connait des ratés. Le point du « I » reste coincé par sa barre. Rien, pendant un temps toujours trop long, n'apparaît sur l'écran du « S ». Souvent, l'accumulation de lignes mène aux limites de calcul d'un ordinateur moyen. La machine ronfle, l'animation ralentit, se fait heurtée. L'image sera sans doute très différente sur un autre appareil. « l'auteur perd ses privilèges d'autorité sur le texte-à-voir, qui évolue de manière autonome, dans l'espace privé de l'expérience sémiotique entretenue entre le lecteur et le texte. » Camille p.34. En abandonnant ma pseudo-puissance démiurgique au profit de l'étonnement, je trouve que j'y gagne.

Des codeworkers.

Je ne vais pas entrer dans une critique des approches codework qui utilisent à fins littéraires certains des traits de certains « langages » informatiques. Le code se présente comme du texte. Il est même lisible. Puisque c'est du texte, et que la poésie c'est aussi du texte, le code sous-jacent fait donc partie du poème. Syllogisme basé sur une analogie, le code a l'air de texte, il ressemble à....Ce développement de l'expérience poétique ne rentre pas dans mon champ d'investigations. Il en va de même des conceptions artistiques des programmeurs. On aurait du beau code et du code kitsch, du code élégant et du vulgaire, du bien fait et du mal fait. Pour autant que j'ai pu comprendre une matière à laquelle je ne comprends rien, les critères esthétiques consistent en l'application de règles du « Beau ». A l'évidence, nous ne sommes pas du même monde. L'esthétique du code telle qu'elle est présentée par Jim Carpenter «Je n'ai jamais écrit de code plus élégant et plus achevé à un niveau esthétique» (epoetry Paris 2007 In Camille) appartient au domaine des savoirs corporatistes. Des professionnels se jugent entre eux. C'est l'opposé de mon opinion sur l'oeuvre d'art, qui tend à l'abandon des savoirs artisanaux, l'appropriation par la créativité. Je ne connais rien aux mathématiques, je ne comprends rien aux lignes de code que je vais chercher dans des manuels ou sur Internet, puis que je tords, casse, défait, brasse et touille jusqu'à ce que l'objet qu'elles ont produit me plaise. (Ce qui veut dire de multiples tests). Les critères d'appréciation sont là, dans ce que moi lecteur découvre et ressent lors des phases de test. «En termes de réalisation du sens, le “décodage” n'est que l'exécution du programme, le “devoir” qu'il accomplit, non pas le surgissement de sens implicites et structurels.» ( Camille op. Cit. p. 12) Je n'utilise pas la programmation dans un contexte esthétique. C'est une matière première. Le résultat que je vise est le plaisir sémiotique.

Pour les fondus de la phrase, les cinglés de la syllabe, j'ai joint en annexe le code de chaque lettre Je l'ai nettoyé de tout commentaire (// commentaire) où pourrait nicher de la « poésie », j'ai le plus soigneusement possible évité de donner aux variables des appellations « poétiques ». J'ai maintenu, lorsque les morceaux de codes étaient recopiés (presque) tels quels, la demande des propriétaires de mentionner leur droit de propriété. J'ignore ce que les critiques peuvent faire de cette matière indigeste.

Du logiciel Flash

Je me suis servi de Macromedia Flash CS3 parce que le logiciel est un standard. Les fichiers .swf sont lisibles sur tous les types de machines et par tous les navigateurs. Je me sers de ce qui sert au plus grand nombre. Un logiciel source libre aurait parfaitement convenu s'il avait eu les mêmes qualités, le même écho dans le public. De plus, Flash étant le logiciel lambda, il permet de puiser aux innombrables forums et tutoriels qui rendent la programmation quasi démocratique. Flash est très utilisé pour créer des animations ainsi que des interfaces de navigation. Il permet d'ordonner des informations analogues ou numériques, après les avoir formatées (pas trop de poids d'octets, des couleurs admises par le web), et pour l'écran (attention à la taille, combien d'informations simultanées souhaitables sur un seul écran?). Les informations s'agencent sur la timeline, selon l'axe vertical (les calques, l'espace) et horizontal, la succession des cases (le temps). Une animation est répétitive; arrivée à la position »n », la tête de lecture repart à la position initiale si la fin n'a pas été marquée. L'animation est de nature filmique.

Dans Droites et Courbes, j'ai préféré laisser toute la place au transitoire observable, à « Ce qui apparaît à l’écran /est/ produit en temps réel par le programme » (in Qu'est-ce que la littérature numérique ? P. Bootz) Une seule case, un seul calque. Le texte-auteur réduit à son minimum programmable. Chaque bloc de code se compose de deux parties: la production de lignes sur l'écran, et leur animation. Cependant, l'algorithme « en devoir » ne réduit pas l'oeuvre à un pur visuel sans narration. On pourra y trouver des histoires, des contes, des réflexions philosophiques. Le signe ne perd aucun de ses pouvoirs.

Ce sera de chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins.

Des sons et des couleurs

La poésie électronique est souvent multimédia, mêlant images colorées, sons et mouvements. Je suis partisan du « tout ornement qui n'est qu'ornement est de trop ». Les couleurs auraient été là pour flatter l'oeil, faire joli, factices. Comme je l'ai dit, l'écriture c'est du dessin, pas de la peinture. Pour une raison analogue je n'ai pas ajouté de sons. C'est une décision que je regrette encore, un peu.

De l'interactivité

J'ai saupoudré Droites et Courbes d'un soupçon d'interactivité, si l'on veut accepter le clic de souris ou le déplacement du pointeur comme étant déjà interactifs. Rien à voir cependant avec mes recherches précédentes sur l'enrichissement de la narration et du récit par l'interactivité, l'intervention active et nécessaire du lecteur.

J'ai utilisé quelques « onMouseMove » comme pour les lettres « Q « ou « C « pour augmenter le degré de Transitoire Observable. C'est même d'une certaine façon une interactivité involontaire, le lecteur pouvant très bien ne rien bouger du tout ou déplacer le pointeur parce qu'il gêne. Parfois le lecteur a l'impression que son action est suivie d'effet, comme dans le « D », ce n'est qu'une impression. Là où l'interactivité n'apportait rien de conséquent, je ne l'ai pas gardée. Elle devenait ornementale. On en trouvera quelques traces réduites à l'état de commentaires, au cas où je changerais d'avis.

Si je le pouvais, je me tiendrais derrière chaque lecteur pour voir ce qu'il voit. Le transitoire observable est remarquable parce que l'auteur lui-même en devient curieux de son oeuvre. Je serais tellement heureux d'enfin savoir ce que j'ai fait. Mais c'est impossible, ce que j'ai fait n'est pas visible dans sa totalité. Nous n'en aurons jamais que des bribes, des passages à travers une assez courte unité de temps. Comme l'annonce la première lettre. Le A est une horloge numérique illisible.

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