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La poésie animée par images de synthèse

L'utilisation de l'ordinateur à des fins de création poétique est loin d'être nouvelle. Déjà Queneau et quelques membres du groupe ALAMO s'en étaient servi pour "rédiger" des textes à caractère poétique. Les poèmes étaient générés grâce à des règles de production et de sélection préprogrammées. La machine produisait alors, indéfiniment, des "oeuvres poétiques". On remarquera cependant que l'ordinateur est de cette façon envisagé comme un outil et non comme medium original, comme moyen d'expression. Si ce n'est par une abondance qui ne connaît jamais ni fatigue ni ennui, ces productions ne se distinguent pas fondamentalement de toute autre création extirpée d'une cervelle humaine grâce à un stylo-bille et une feuille de papier.

Le passage du support papier à l'écran est lié à la constatation que la présence ordonnée des lettres sur la surface éclairée n'est pas neutre, dématérialisée, invisible. Nous n'avons pas encore une habitude telle de l'écran que nous cessons d'en percevoir la forme et le rayonnement. Or, la poésie la plus courante, avant tout écrite et même typographiée ne tient pas compte de cette réalité. La prise en compte du livre en tant qu'objet, du sens qu'il donne à l'expression poétique n'a véritablement été abordée que par la poésie sonore d'une part et la poésie concrète de l'autre. Les créateurs de poésie animée proviennent pour l'essentiel des courants issus de la poésie visuelle et concrète des années soixante soixante-dix et sont, en France, principalement regroupés autour de la revue électronique Alire.

Il est évident que l'ordinateur n'est pas le livre et ne peut être abordé de la même façon. La poésie animée par images de synthèse se veut une entreprise où l'ordinateur n'est plus conçu comme un outil mais comme un moyen d'expression à part entière. En principe il s'agit d'oeuvres multi-media qui font intervenir le son et l'image, des expressions non-linguistiques, des icônes, des représentations, des bruits. Cette volonté d'intégration multi-média correspond à la prise en compte des deux axes où peut s'effectuer tout acte de parole: l'oral et l'écrit. Seul un manque criant de moyens m'a empêché jusqu'à présent de réaliser des poèmes véritablement multi-media.

Ma conception d'un art visuel du langage est, plus encore que pour d'autres sans doute, renforcée par mes recherches calligraphiques. En Extrême Orient par exemple, le calligraphe/peintre/poète modifie la forme de ses graphèmes en fonction de l'expression souhaitée, et cela jusqu'aux limites parfois transgressées de la lisibilité. Image signifiante, le mot, et l'espace sur lequel il s'inscrit, est employé dans sa réalité visuelle. Contrairement aux traditions du Moyen et de l'Extrême-Orient, la calligraphie n'a jamais bénéficié en Occident de l'attention soutenue des artistes, des poètes. Elle n'est jamais parvenue à se dégager des contraintes de lisibilité et l'imprimerie lui a sans doute porté un coup fatal. Or, si des techniques modernes d'imprimerie telles que l'offset permettaient déjà d'orienter les arts du langage dans des voies nouvelles, l'extrême souplesse de l'ordinateur offre une gamme quasi-infinie de possibilités de recherche. Cette expression poétique peut être assimilée aux arts graphiques, visuels, surtout quand ils sont multimedia, et il est impossible de tracer une frontière nette entre la poésie telle que nous la pratiquons et l'expression artistique basée sur le langage, the language based art.

Non seulement le graphisme est d'une importance primordiale, non seulement il peut peut être associé à l'icône, à la représentation, comme dans une video par exemple, mais l'ordinateur permet d'aller beaucoup plus loin dans la visualisation, dans la fusion de l'image et du sens des mots. Il introduit le mouvement, que seuls cinéma et video permettaient d'envisager jusqu'à présent. D'ailleurs, pour des raisons à la fois techniques et d'édition, le poème

animé est souvent couplé à la vidéo. Cette approche d'une poésie fondée sur les mouvements que l'auteur peut imprimer au signe n'est en principe pas spécifique de l'ordinateur. Cependant, l'écran et la machine offrent une intimité, une individualité qui conviennent parfaitement à la poésie. Cela explique sans doute que, outre la lourdeur technique et financière qui grève le cinéma, celui-ci n'ait jamais été à l'origine d'expressions poétiques en tant que telles.

L'ordinateur est un medium absolument neuf par le rapport qu'il institue entre le lecteur/spectateur et la chose lue. Même un simple traitement de texte diffère plus de la lecture d'un livre que celle-ci de la contemplation d'un tableau. L'ordinateur impose un mouvement, un déroulement spatial (de nouvelles lignes montent sans cesse du bas) et temporel. Philippe Bootz fait remarquer très justement que la lecture temporelle du traitement de texte rappelle l'écoute orale. Dans le poème que je présente:

Le soleil n'a pas d'ombre

serait-il un fantôme?

graphisme et couleurs sont définis par le mouvement qu'accomplit la lettre o sur l'écran, introduisant à la fois une spatialisation signifiante et une évolution dans le temps. Ce qui dans une approche poétique plus traditionnelle serait exprimé par des phrases est remplacé ici par un déroulement qui ressemble au scénario. La substitution du langage par des moyens visuels suppose chez le lecteur une stratégie de lecture entièrement différente de celle appliquée au support-papier. Ainsi, toutes les lettres composant le poème n'interviennent pas en même temps sur l'écran. Le poème, ou plutôt sa première partie, n'est qu'à un moment précis entièrement lisible. L'ordre d'apparition même devient signifiant. Il n'y a sens perceptible, ordre, que lorsque la lettre i, sous forme d'un personnage stylisé, est apparue sur l'écran.

Cependant, il ne s'agit pas pour moi de "faire du cinéma" et de passer du signe à la représentation. Je dois inciter le spectateur, habitué qu'il est à des conventions de déchiffrement télévisuel, à percevoir dans les images des signes qu'il doit interpréter. C'est pourquoi, bien qu'ayant utilisé un logiciel d'animation 3D: 3D Studio, j'ai voulu réduire les icônes à 2D pour accroître le plus possible la distance entre la représentation et le graphisme. Il se rajoute à mon choix pour des formes simplifiées des contraintes en apparence techniques. J'ai opté pour IBM compatible. Encore une fois mon but n'est pas de produire des images naturalistes et le PC est un outil parfait de stylisation. De plus, il ne me fallait pas charger de façon inconsidérée le disque, me retrouver avec des piles de disquettes. Cette contrainte s'accroît encore considérablement si je rajoute du son à mes images. Je souhaite être lu par un lecteur moyen, pourvu d'un ordinateur domestique, et, pour les Pays-Bas en tous cas, celui-ci est à environ 90% un IBM compatible, au mieux un 486 DX. A mon avis il est essentiel à l'artiste de prendre en compte dès leur conception la présentation de ses oeuvres au public. S'agit-il d'une salle, galerie ou musée? La video, si possible par projecteur, est envisageable. Dans ce cas, les contraintes de mémoire sont nettement moindres, la machine employée peut être un Amiga ou un ordinateur beaucoup plus puissant puisque la présentation se fera sur bande video. S'agit-il par contre d'une lecture privée, dans l'intimité? Je cherche à toucher un public. Je choisis le PC, une logistique souple et réduite, qui diminue les frais d'enregistrement et de diffusion, qui permette aussi de fabriquer des copies qui circuleront d'utilisateur à utilisateur, faisant de la disquette une forme contemporaine du samizdat.

Avec les moyens financiers adéquats, tout est possible. Mais je pense que l'argument financier recouvre un choix fondamental qui revêt l'apparence de problèmes techniques à résoudre. Poèmes vraiment interactifs, poèmes en réalité virtuelle, en théorie tout devient possible. Le développement rapide de l'outil informatique permet d'envisager une évolution paralèlle des poèmes par images de synthèse. Mais quel réseau de distribution de CD-ROM va se charger de mes poèmes, et dans quelles conditions, quelle attitude adopter face marché qui se met en place? Les choix que j'opère ne sont pas différents de ceux qu'un autre artiste, dans une discipline légèrement différente, doit également effectuer. Il s'agit pour moi de réaliser une double ambition. D'abord, la création de formes poétiques nouvelles liées à l'emploi de l'ordinateur me fait espérer que la poésie sortira du ghetto misérable dans lequel l'édition traditionnelle l'a enfermée. L'ordinateur me permet de poursuivre dans la voie que je me suis tracée par la création d'installations poétiques ou la poésie monumentale. Mais surtout, mon approche peut contribuer à définir une pratique artistique centrée sur les technologies nouvelles. Je ne souhaite rien d'autre que de donner à la poésie la dimension des moyens nouveaux de création.

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communication écrite (publiée in actes du colloque des Informaticiens de France 2/12/94)